Séquence de la messe : Lauda Sion
Le plus long texte de notre Hymnaire, l’un des plus beaux, le plus théologique, le chef-d’œuvre de la poésie dogmatique, où, « tout en gardant l’exacte précision de la terminologie scolastique, saint Thomas expose avec splendeur le dogme eucharistique ».
Il le fait en 24 strophes d’inégale étendue: 18 de 3 lignes, 4 de 4 lignes, et 2 de cinq lignes. En une page ou deux, écrit M. Rouzic, « nous avons les figures et la réalité, les prophéties et l’événement. Nous sommes au Cénacle le soir du Jeudi-Saint et nous sommes partout où se dresse un autel catholique. Nous assistons à l’action de Jésus établissant une Pâque nouvelle, et nous apprenons le fond du mystère et les opérations sanctifiantes de l’Hostie dans les âmes ». On comprend que le Père Parsch déclare que cette « poésie dogmatique mérite d’être méditée ».
Et que dire du chant, sinon que sa royale splendeur n’a d’égale que les somptuosités du Te Deum et du triomphal Credo de Du Mont, qu’une initiative récente de Sa Sainteté Jean XXIIII a remis à l’honneur?
Lauda Sion
Lauda, Sion, Salvatorem,
Lauda ducem et pastorem
In hymnis et canticis.
Quantum potes, tantum aude,
Quia major omni laude,
Nec laudare sufficis.
Laudis thema specialis,
Panis vivus et vitalis
Hodie proponitur.
Quem in sacrae mensa cœnae
Turbae fratrum duodenae
Datum non ambigitur.
Sit laus plena, sit sonora ;
Sit jucunda, sit decora
Mentis jubilatio.
Dies enim solemnis agitur
In qua mensae prima recolitur
Hujus institutio.
In hac mensa novi Regis,
Novum pascha novae legis
Phase vetus terminat.
Vetustatem novitas,
Umbram fugat veritas,
Noctem lux eliminat.
Quod ln cœna Christus gessit
Faciendum hoc expressit
In sui memoriam.
Docti sacris institutis,
Panem, vinum in salutis
Consecramus hostiam.
Dogma datur christianis
Quod in camem transit panis
Et vinum in sanguinem.
Quod non capis, quod non vides
Animosa firmat fides
Praeter rerum ordinem.
Sub diversis speciebus,
Signis tantum et non rebus,
Latent res eximiae.
Caro cibus, sanguis potus,
Manet tamen Christus totus
Sub utraque specie.
A sumente non concisus,
Non confractus, non divisus,
Integer accipitur.
Sumit unus, sumunt mille,
Quantum isti tantum ille,
Nec sumptus consumitur.
Sumunt boni, sumunt mali,
Sorte tamen inaequali
Vitae vel interitus.
Mors est malis, vita bonis :
Vide paris sumptionis
Quam sit dispar exitus.
Fracto demum Sacramento,
Ne vacilles, sed memento
Tantum esse sub fragmento
Quantum toto tegitur.
Nulla rei fit scissura,
Signi tantum fit fractura
Qua nec status nec statura
Signati minuitur.
Loue, Sion
Loue, Sion, ton Sauveur,
Loue ton chef et ton pasteur
Par des hymnes et des cantiques.
Ose de tout ton pouvoir,
Car il est plus grand que toute louange
Et à le louer tu ne suffis pas.
Un thème de louange spéciale,
Le pain vivant et vivifiant,
Aujourd'hui nous est proposé.
Lors du repas de la sainte Cène,
Aux Douze ses frères
Il fut donné, nous n'en doutons pas.
Que la louange soit pleine, qu'elle soit sonore ;
Qu'elle soit joyeuse, qu'elle soit parfaite,
La jubilation de l'esprit.
Car nous vivons ce jour solennel
Qui de cette table entend célébrer
L'institution première.
A cette table du nouveau Roi,
La nouvelle pâque de la nouvelle loi
Met un terme à la phase ancienne.
La nouveauté chasse la vieillerie,
La vérité l'ombre,
La lumière dissipe la nuit.
Ce que fit le Christ à la Cène,
Il nous ordonna de le faire
En mémoire de lui.
Instruits par ses saints préceptes,
Nous consacrons le pain et le vin
En hostie salutaire.
Ce dogme est donné aux chrétiens
Que le pain se change en chair,
Et le vin en sang.
Ce que tu ne comprends ni ne vois,
Une ferme foi te l'assure,
Hors de l'ordre naturel.
Sous diverses espèces,
Signes seulement et non réalités,
Des choses sublimes se cachent.
La chair est une nourriture, le sang un breuvage,
Pourtant le Christ total demeure
Sous l'une et l'autre espèce.
On le prend sans le déchirer
Le briser, ni le diviser,
Il est reçu intègre.
Un seul le prend, mille le prennent
Autant celui-ci, autant ceux-là
Le reçoivent sans le consumer.
Les bons le prennent, les méchants le prennent,
Mais d'un sort inégal,
Ici de vie, là de ruine.
Il est mort aux méchants, vie aux bons,
Vois d'une même manducation
Combien l'effet est dissemblable !
Le sacrement enfin rompu,
Ne vacille pas, mais souviens-toi
Qu'il est sous chaque fragment
Comme sous le tout il se cache.
Nulle division n'est réelle,
Le signe seulement se fractionne,
Et par là, de ce qui est signifié
Ni l'état ni la stature n'est amoindri.
AUTRE TRADUCTION, 1962, Maurice LE BAS
Séquence de la Messe du Saint Sacrement
No 70 bis : Lauda, Sion
Chante; ô Sion, dans tes cantiques.
Et par des hymnes magnifiques,
Ton Sauveur, ton Roi, ton Pasteur.
Tout ce que ton amour t’inspire,
Ose-le; mais que peux-tu dire
Pour égaler tant de grandeur ?
C’est aujourd’hui l’Eucharistie,
Pain vivant qui donne la vie,
Qu’on propose à ta piété.
C’est le pain qu’à la troupe élue
Jésus lui-même distribue,
Et le Christ dit la vérité.
Que ta louange glorieuse
Eclate en hymne radieuse,
En chant de jubilation.
Car cette fête solennelle
Du festin sacré nous rappelle
La première institution.
Le Roi nous présente à la Cène,
Mettant fin à la Pâque ancienne
La nouvelle Pâque d’amour.
La vérité succède à l’ombre,
L’ère nouvelle au passé sombre,
La nuit s’enfuit devant le jour.
Le Christ, Auteur du sacrifice,
A désiré qu’on l’accomplisse
Pour rappeler son souvenir.
Nous consacrons comme au Cénacle
Le pain et le vin du miracle,
Pour notre salut à venir.
C’est un dogme de foi chrétienne
Que le pain et le vin deviennent
Son corps et son sang précieux.
Notre ardente foi nous assure
Ce qui dépasse la nature,
Ce que ne peuvent voir nos yeux.
Sous des espèces différentes,
Invisiblement sont présentes
De sublimes réalités.
Chair et sang nourrissent notre âme ;
En chacune la foi proclame
Que demeure le Christ entier.
On le prend sans qu’on le divise,
Sans qu’on le rompe ou qu’on le brise,
On le reçoit sans l’entamer.
Qu’un seul ou mille communient,
A tous le Christ donne sa vie,
Mais en lui rien n’est consumé.
Quand méchants et bons le reçoivent
Et qu’à la même coupe ils boivent,
Ils trouvent la vie ou la mort.
C’était pourtant la même hostie,
Mais face à la mort ou la vie
Combien différent est leur sort.
S’il faut rompre l’Eucharistie,
Ne t’émeus pas, jamais n’oublie
Que le plus infinie fragment
Contient le Christ, entièrement.
Ce n’est pas le corps que l’on brise,
C’est le signe que l’on divise,
Et le Christ, dans ce sacrement,
Ne subit aucun changement.
Hymne des vêpres : Pange lingua
Voici « le grand cantique de l’Eglise ». Dans un début d’un haut lyrisme, le poète célèbre le mystère ineffable du Corps et du Sang du Christ. Après un court rappel de la vie du Sauveur, il évoque le souvenir de la dernière Cène et la première Communion des Apôtres. Voici enfin le Tantum ergo, la prière qu’on ne chante qu’à genoux, prière humaine, certes, mais inspirée, qui se clôt par une doxologie, « écho de l’éternel cantique du ciel à la gloire et à la louange du Dieu Eucharistie ».
Saint Thomas a toujours été reconnu comme l'auteur inspiré des hymnes de cette fête.
Pange lingua
Pange, lingua, gloriosi
Corporis mysterium,
Sanguinisque pretiosi
Quem in mundi pretium
Fructus ventris generosi
Rex effudit gentium.
Nobis datus, nobis natus
Ex intacta Virgine
Et in mundo conversatus
Sparso verbi sermine,
Sui moras incolatus
Miro clausit ordine.
In supremae nocte cœnae
Recumbens cum fratribus,
Observata lege plene
Cibis in legalibus,
Cibum turbae duodenae
Se dat suis manibus.
Verbum caro panem verum
Verbo carnem efficit,
Fitque Sanguis Christi merum,
Et si sensus deficit
Ad fimandum cor sincerum
Sola fides sufficit.
TANTUM ERGO SACRAMENTUM
Veneremur cernui,
Et antiquum documentum
Novo cedat ritui ;
Praestet fides supplementum
Sensuum defectui.
Genitori Genitoque
Laus et jubilatio ;
Salus, honor, virtus quoque
Sit et benedictio ;
Procedenti ab utroque
Compar sit laudatio.
Amen.
Chante, ma langue, le mystère
Du Corps de gloire
Et du Sang précieux
Que pour le rachat du monde
Le Roi des nations,
Fruit d'un noble sein, a versé.
A nous donné, né pour nous
D'une Vierge sans tache,
Ayant, dans ce monde où il vécut,
Jeté la semence du verbe,
Il termina son séjour
Selon un ordre admirable.
Dans la nuit de la dernière cène,
A table avec ses frères,
La loi pleinement observée
Concernant la nourriture légale,
En nourriture aux Douze
Il se donne lui-même de ses mains.
Le Verbe fait chair, par son verbe
Change du vrai pain en sa chair,
Le vin devient le Sang du Christ,
Et si les sens défaillent,
Pour affermir un cœur sincère,
La foi seule suffit.
Vénérons donc prosternés
Un si grand sacrement;
Que les anciens préceptes
Cèdent la place au nouveau rite;
Et que la foi supplée
A la faiblesse des sens.
Au Père et au Fils,
Louange et jubilation,
Salut, honneur, puissance
Et bénédiction !
A Celui qui procède de l'un et de l'autre
Soit une même louange !
Amen.
Autre traduction, 1962, Maurice LE BAS:
No 68 : Pange, lingua, gloriosi corporis
Chante, ô ma langue, le mystère
Du corps sacré, corps glorieux,
Livré pour nous sur le Calvaire,
Et celui du sang précieux,
Versé pour racheter la terre
Par le fruit d’un sein merveilleux.
Il naît pour nous dans une étable,
Dieu nous le donne sans retour;
Fils d’une Mère incomparable,
Dans le monde il sème l’Amour,
Et par un prodige admirable
Il va couronner son séjour.
La nuit, dans la Cène suprême,
Assis à table avec les siens,
Il observe la Loi qu’il aime,
Dans les mets prescrits aux anciens;
Aux Douze, il se donne lui-même
En nourriture, de ses mains.
D’un mot de sa bouche adorable
Il change le pain en son corps,
Le vin en son sang véritable;
Si mon œil me dit que j’ai tort,
Ma foi demeure inébranlable
Et j’y puise mon réconfort.
Prosternons-nous dans la présence
Du plus auguste sacrement,
Et que la nouvelle Alliance
Succède à l’autre Testament;
La foi, devant mon ignorance,
Supplée à mon aveuglement.
A Dieu le Père, au Christ mon frère
Louange et jubilation,
Honneur, salut, puissance entière
Et chants de bénédiction.
A l’Esprit du Fils et du Père
Notre égale acclamation.
/image%2F0225300%2F201302%2Fob_ae2fcd64c474ca1a02b43b3d90b780e3_cathedrale-st-fulcran-2.jpg)
